« Il faudrait plus de voix israéliennes et juives pour dire que ce qui se passe est absolument intolérable. » Ségolène Royal a prononcé cette phrase le mercredi 23 septembre 2026 sur LCI, lors du premier débat de la primaire sociale-démocrate. En vingt-quatre heures, elle lui a valu les critiques de deux de ses concurrents, du Crif, de la ministre chargée de la lutte contre les discriminations et de plusieurs associations juives. Dans l'emballement, beaucoup de citations ont circulé. Certaines sont exactes, d'autres non, et cela vaut pour ses adversaires comme pour elle-même.
Ce que Ségolène Royal a dit exactement
Le débat réunissait cinq candidats, Raphaël Glucksmann, Emmanuel Maurel, Ségolène Royal, Olivier Faure et Jérôme Guedj, dans l'émission « Face aux Français » de LCI. Interrogée sur la montée de l'antisémitisme en France, Ségolène Royal a d'abord parlé de Gaza : « On ne peut pas oublier le pogrom du 7 octobre (...) mais on ne peut pas tolérer ce qu'il se passe aujourd'hui à Gaza. C'est une élimination. »
Les phrases qui ont provoqué la polémique, telles que la presse les a rapportées :
- Sur l'origine de l'antisémitisme, elle affirme que « la montée de l'antisémitisme n'est pas due à Israël, mais aux actuels dirigeants ».
- Sur les « voix » qu'elle souhaite entendre : « Il faudrait plus de voix israéliennes et juives pour dire que ce qui se passe est absolument intolérable, parce que c'est aussi ce qui va freiner la montée de l'antisémitisme. »
- Sur la confusion qu'elle dit vouloir combattre : « Les gens mélangent tout. Ils se disent : "Ce sont les Juifs en général." Mais non, ce sont les actuels dirigeants. C'est Netanyahou et ceux qui l'entourent qui sont aujourd'hui responsables. »
- Relancée pour savoir si elle demande aux Juifs de dénoncer le gouvernement de Benyamin Netanyahou, elle répond oui, selon i24NEWS et Radio J, en précisant qu'il s'agit d'« un appel et non une injonction ».
Aucun des articles consultés ne reproduit mot pour mot la question posée par les journalistes, ni l'échange complet. Le replay de LCI reste la seule référence intégrale.
Chronologie de la polémique
- Mercredi 23 septembre 2026, au soir : sur le plateau, Jérôme Guedj dénonce « une injonction incroyable » et Raphaël Glucksmann la contredit. Ségolène Royal répond en parlant de « caricatures » et de « procès d'intentions ».
- Nuit du 23 au 24 septembre : le président du Crif, Yonathan Arfi, parle sur X d'« une trahison de l'idéal républicain ».
- Jeudi 24 septembre, au matin : Ségolène Royal publie sa défense sur X, puis répète sur BFMTV que « chaque fois qu'on parle de ce sujet, la parole est déformée ».
- Jeudi 24 septembre : réactions du vice-président du Crif Philippe Meyer, du président de la Fondation du judaïsme français Ariel Goldmann, de l'Union des étudiants juifs de France et de la ministre Aurore Bergé, rapportées par l'AFP.
Ce qu'on lui prête et qu'elle n'a pas dit
La polémique porte sur un fond réel, examiné plus bas. Plusieurs citations qui circulent ne correspondent pourtant pas aux mots prononcés. Elles viennent de ses adversaires comme de son propre camp.
« Les Juifs de France »
La formule figure dans deux titres, celui d'i24NEWS (« Il faut que les Juifs de France le dénoncent le gouvernement israélien », titre sous lequel la page apparaît dans les moteurs de recherche et dans son adresse) et celui de Radio J (« Ségolène Royal aux Juifs de France : dénoncez Netanyahu pour freiner l'antisémitisme »). Ségolène Royal n'a pas prononcé ces mots dans les extraits rapportés. Elle a dit « voix israéliennes et juives ».
Le titre ne sort pas de nulle part pour autant. Le mot « juives » s'ajoute à « israéliennes » et ne désigne donc pas seulement des Israéliens, et selon ces mêmes médias elle a répondu oui quand on lui a demandé si elle s'adressait aux Juifs. La précision « de France » reste un ajout des rédactions.
« Israël est responsable de l'antisémitisme »
Elle a dit l'inverse sur ce point précis : la montée de l'antisémitisme n'est « pas due à Israël », mais aux « actuels dirigeants ». Le titre d'i24NEWS, « Le gouvernement israélien est responsable de la montée de l'antisémitisme », est plus fidèle, puisqu'il parle du gouvernement. Il met toutefois entre guillemets, et sous son nom, une phrase qu'elle n'a pas prononcée sous cette forme.
« Se justifier » et « sommer »
Jérôme Guedj a résumé ses propos ainsi sur le plateau : « Dire que c'est aux juifs de se justifier du gouvernement israélien, c'est essentialiser le conflit. » Yonathan Arfi écrit de son côté « En sommant les Juifs de se positionner sur Gaza ». Ségolène Royal n'a pas parlé de se justifier, et sa phrase est au conditionnel (« il faudrait »). Elle-même parle d'un appel.
Ces reformulations durcissent le ton, mais l'objection de fond ne dépend pas du verbe choisi. Guedj la formule ainsi : « On n'a pas demandé aux Français musulmans de hausser la voix pour se désolidariser des crimes commis par Daech, parce que ce sont des Français avant d'être des musulmans. » Qu'on dise « appel » ou « injonction », la question reste de savoir s'il revient à des citoyens, en raison de leur religion, de prendre position sur un gouvernement étranger.
« Les Juifs responsables de Gaza »
Aurore Bergé a réagi en affirmant qu'« il n'y a pas un seul Français juif responsable de la situation à Gaza ». Ségolène Royal n'a pas dit le contraire. Elle a désigné comme responsables « Netanyahou et ceux qui l'entourent », et a explicitement rejeté l'idée que « ce sont les Juifs en général ». La ministre répond à la logique qu'elle voit dans les propos (« essentialiser, assigner »), pas à une phrase prononcée.
La version qu'en donne Ségolène Royal elle-même
La correction vaut aussi dans l'autre sens. Le 24 septembre, Ségolène Royal a écrit sur X : « Voilà ce que j'ai dit : il faut soutenir et encourager les Israéliens qui se dressent contre le régime du criminel de guerre Netanyahu. Je n'ai jamais essentialisé nos compatriotes de confession juive. »
Ce n'est pas ce qu'elle a dit. Sur LCI, elle parlait de voix « israéliennes et juives ». La version publiée sur X ne mentionne plus que les Israéliens, et le mot retiré est justement celui qui a provoqué la polémique. L'expression « criminel de guerre » n'apparaît pas non plus dans les extraits du débat rapportés par la presse.
Pourquoi ces propos divisent
1. Distinguer un gouvernement d'un peuple, ou assigner une communauté ?
La défense de Ségolène Royal repose sur une distinction : ce n'est pas « Israël », ni « les Juifs en général », mais un gouvernement précis. Selon elle, des voix juives critiques rendraient cette distinction visible et couperaient court à l'amalgame. Ses critiques y voient le mécanisme qu'elle prétend combattre. Philippe Meyer, vice-président du Crif, répond que « être juif ne rend suspect d'aucune allégeance » et qu'« il n'existe pas de tribunal chargé de trier les "bons" Juifs des autres ». L'UEJF rappelle que « les Juifs ne sont pas et ne seront jamais responsables de l'antisémitisme ».
2. Qui doit freiner l'antisémitisme ?
La phrase lie la baisse de l'antisémitisme à la parole de ceux qui en sont la cible (« c'est aussi ce qui va freiner la montée de l'antisémitisme »). C'est le point central de l'objection d'Yonathan Arfi : l'injonction « fait des Juifs les responsables de la haine dont ils sont les victimes », au lieu de demander aux antisémites de cesser. Ariel Goldmann a retourné la question en demandant si elle exigerait des musulmans de France qu'ils dénoncent le régime algérien ou la répression en Iran. Raphaël Glucksmann a répondu sur le plateau que ce n'est pas aux juifs de dénoncer Netanyahou, mais aux démocrates et aux humanistes, et mis en garde contre un discours qui aboutit à « un père et ses enfants qui marchent dans la rue et qui se font traiter de génocidaires juste parce qu'ils ont une kippa ».
3. Le mot « génocide », autre ligne de fracture à gauche
Le même soir, la gauche s'est divisée sur la qualification des faits à Gaza. Ségolène Royal a lancé à Raphaël Glucksmann « Si les mots sont importants, il faut reconnaître le génocide », et Olivier Faure a défendu le terme : « Prononcer le mot de génocide, ça a un poids. » Raphaël Glucksmann s'en tient aux qualifications de la Cour pénale internationale, crimes de guerre et crimes contre l'humanité, et juge que « ce n'est pas la qualification qu'on emploie qui compte, c'est l'action qu'on mène ».
Les positions des 44 candidats sur le conflit israélo-palestinien
La polémique ne porte pas sur une mesure de programme. Elle recoupe pourtant la question « Dans le conflit Israël / Palestine, où vous situez-vous ? » du Quizz du Berger, sur laquelle les 44 candidats se répartissent ainsi. Les réponses sont celles du quiz, établies à partir de leurs prises de position publiques.
Famille 1. Du côté d'Israël
Une réponse « soutien sans réserve à Israël » et une majorité de « plutôt du côté d'Israël, tout en regrettant les pertes civiles palestiniennes ».
- Éric Zemmour (Reconquête) — Soutien sans réserve à Israël.
- Jérôme Guedj (PS) — Plutôt du côté d'Israël. Sur LCI, il a jugé que l'appel de Ségolène Royal revenait à « essentialiser le conflit ».
- Marine Le Pen et Jordan Bardella (RN), Bruno Retailleau et Xavier Bertrand (LR), David Lisnard (Nouvelle Énergie), Édouard Philippe (Horizons), Gabriel Attal (Renaissance), Nicolas Dupont-Aignan (DLF), François Hollande (PS), ainsi que Laurent Wauquiez, Gérald Darmanin et Fabien Verdier (retirés) — Plutôt du côté d'Israël.
Famille 2. Une position d'équilibre
Les deux camps ont leur part de responsabilité.
- Raphaël Glucksmann (Place publique) — Position d'équilibre. Il a contesté sur le plateau l'idée qu'il revienne aux Juifs de dénoncer Benyamin Netanyahou.
- Karim Bouamrane (PS), Bernard Cazeneuve (La Convention), Dominique de Villepin, François Asselineau (UPR), Clara Egger (Solution démocratique), Antoine Mikolajczak (Équinoxe), Patrick Sébastien, Sylvain Durif, Benoît Mathieu, le Parti animaliste, le Parti pirate, ainsi que François Bayrou (retiré) — Position d'équilibre.
Famille 3. Plutôt du côté des Palestiniens
Les Palestiniens sont vus comme les victimes d'une occupation et d'une politique militaire écrasante.
- Olivier Faure (PS) — Plutôt du côté des Palestiniens. Il a défendu sur LCI l'emploi du mot « génocide ».
- Emmanuel Maurel (GRS) — Plutôt du côté des Palestiniens. Présent au débat, il n'est pas cité dans les comptes rendus de l'échange sur l'antisémitisme.
- Marine Tondelier (Les Écologistes), Delphine Batho (Génération Écologie), François Ruffin, Fabien Roussel (PCF), Florian Philippot (Les Patriotes), Lydie Massard (UDB), ainsi que Philippe Brun (retiré) — Plutôt du côté des Palestiniens.
Famille 4. Soutien sans réserve à la cause palestinienne
Ce qui se passe à Gaza est un crime de guerre.
- Ségolène Royal (PS) — Soutien sans réserve à la cause palestinienne. Elle demande de reconnaître un génocide à Gaza et vise le « régime » de Benyamin Netanyahou.
- Jean-Luc Mélenchon (LFI), Nathalie Arthaud (LO), Anasse Kazib (Révolution permanente), Selma Labib (NPA-R), Juan Branco, Francis Lalanne (France Libre), ainsi que Clémentine Autain (retirée) — Soutien sans réserve à la cause palestinienne.
Sur la question voisine « Que devrait faire la France face au conflit Israël / Palestine ? », Ségolène Royal se range parmi les partisans de pressions sur Israël (sanctions, embargo militaire, résolutions à l'ONU), aux côtés d'Olivier Faure, d'Emmanuel Maurel et de Raphaël Glucksmann. Jérôme Guedj choisit une position pro-israélienne assortie d'un appel à la modération.
Les deux lectures de la phrase
| Lecture défendue par Ségolène Royal | Lecture de ses critiques |
|---|---|
| Elle distingue Israël et « les Juifs en général » du gouvernement de Benyamin Netanyahou. | Elle attend une prise de position de citoyens en raison de leur religion. |
| Des voix juives critiques rendraient visible cette distinction et affaibliraient l'amalgame. | La phrase lie la baisse de l'antisémitisme à la parole de ceux qui en sont la cible. |
| C'est « un appel et non une injonction », formulé au conditionnel. | On ne demande pas aux musulmans de France de se désolidariser de Daech, ni de dénoncer l'Algérie ou l'Iran. |
| Ses propos sont selon elle déformés « chaque fois qu'on parle de ce sujet ». | Sa propre version sur X retire le mot « juives » qui était au cœur de la phrase. |